Editorial de l’Ambassadeur pour le magazine Cord (28/09/09)

Dans la vie d’un diplomate, il y a parfois des moments d’amertume et de tristesse. Ces derniers jours à Belgrade entrent malheureusement pour moi dans cette catégorie. Deux évènements récents viennent en effet de jeter une ombre sur l’idée que je me fais de la Serbie.

Au moment où j’écris ces lignes, mon compatriote Brice Taton, un jeune homme de vingt-huit ans, lutte toujours pour la vie sur son lit d’hôpital à Belgrade. Les médias ont largement couvert ce triste épisode qui a vu plusieurs jeunes Français, supporters du Football-Club de Toulouse, venus en Serbie pour assister à un match de leur équipe avec le Partizan, être attaqués délébirément et avec une violence inouie, en plein centre de Belgrade, par un groupe de hooligans serbes le 17 septembre dernier . Et cela alors même qu’ils étaient venu en toute confiance pour célébrer, dans l’amitié, une rencontre sportive.

Le second évènement auquel je souhaite faire référence est la Gay Pride qui devait se tenir à Belgrade le 20 septembre et qui a dû être annulée par ses organisateurs après que la police ait fait part de son incapacité à garantir la sécurité des participants à cette manifestation. Je mentirais si je ne disais pas le malaise que j’ai pu ressentir devant le climat d’homophobie, d’intolérance et de haine qui a marqué les semaines et les jours précédant la date annoncée de cette manifestation : un climat d’hystérie collective et de violence politique fabriqué et entretenu par des groupuscules bien connus, pour lesquels la haine de l’autre, la xénophobie et un nationalisme dévoyé constituent le fonds de commerce habituel. Mais fallait-il s’attendre à autre chose de leur part ?

Je dois dire avoir été plus désagréablement surpris par l’absence ou la faiblesse des réactions à l’égard des menaces proférées par ces groupuscules, menaces qui sont allées jusqu’à l’appel au meurtre sur les murs de Belgrade. Dois-je le dire également, j’ai été attristé et déçu par le caractère tardif et souvent ambigu de certaines déclarations : plutôt que de chercher absolument à se démarquer des promoteurs de la Gay Pride en affirmant ne pas partager les « mêmes valeurs », et je reconnais là bien volontiers le droit le plus absolu de tout un chacun, probablement aurait-on dû saisir cette occasion pour dire sans ambigüité que les gays doivent bénéficier des mêmes droits que les autres citoyens et, parmi ces droits, de la liberté d’expression qui est cruciale pour qu’ils puissent revendiquer la fin de toute violence ou discrimination à leur égard.

Le lynchage d’un visiteur étranger précisément parce qu’il est étranger, le déferlement de haine à l’égard de l’autre, précisément parce que celui-ci est différent de vous-même, ces deux épisodes relèvent de la même logique. Leur concomitance n’est d’ailleurs pas le résultat du hasard : lorque l’on tolère dans la société un climat général de violence verbale, il ne faut pas s’étonner que certains esprits faibles ou dérangés finissent par passer à l’acte.

J’ai souvent entendu dire ces derniers jours que la Serbie n’était pas prête pour une Gay Pride et qu’elle avait encore besoin de temps pour assimiler les « valeurs européennes ». Je suis très sceptique sur la validité d’une telle affirmation que je trouve d’ailleurs plutôt insultante à l’égard de la Serbie et de ses citoyens.

A l’inverse, j’ai été rassuré de constater la force et le courage avec lesquels certains médias, la société civile, des intellectuels ont pu défendre les valeurs de tolérance et de respect qui doivent fonder le contrat social en Serbie comme ailleurs, et j’ai pu mesurer le désarroi de beaucoup devant la tournure prise par les événements, tant est profond ici le sentiment que, près de dix années après la chute du régime de Milosevic, la société serbe a définitivement tourné le dos à certaines vieilles pratiques comme la violence politique et l’intimidation. Peut-être, et c’est là un sérieux motif d’espoir, la principale leçon de ces derniers jours est la réprobation générale des milieux éclairés de ce pays après l’annulation de la Gay pride : nombreux sont ceux qui ont compris, qu’au-delà de la défense des droits d’un groupe de citoyens, était en cause le respect d’un principe fondamental, celui du droit à s’exprimer, un principe dont les Serbes sont bien placés pour connaître le prix. Après l’agression dont a été victime mon compatriote, je tiens également à dire combien j’ai été touché par les innombrables témoignages de regret et de sympathie que j’ai reçus de tous les côtés, que ce soit de la part d’officiels ou de gens ordinaires, et aussi par la qualité, le dévouement, le professionnalisme des équipes médicales qui s’occupent jours et nuits de Brice TATON.

Enfin, et je voudrais terminer sur ces mots, loin de moi l’idée de « faire la leçon » à la Serbie, mais, me considérant moi-même comme un ami de ce pays, je me permets de faire ce que l’on attend d’un véritable ami : tenir le langage de la franchise et de la vérité, et dire mon intime conviction qu’il faudrait peu de choses, un peu plus de courage de la part des élites de ce pays peut-être, pour que la société serbe réalise un grand bond en avant.

Jean-François Terral

Ambassadeur de France en Serbie./.

Dernière modification : 07/10/2009

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