La crise des réfugiés met en cause les fondements de l’Europe

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Publié dans le quotidien le Figaro du 22 septembre 2015

Laurent Fabius : « La crise des réfugiés met en cause les fondements de l’Europe » Pour le ministre des Affaires étrangères, la solution en Syrie passe par la formation d’un gouvernement d’union nationale, sans Bachar el-Assad mais avec des piliers du régime, afin d’éviter un effondrement à l’irakienne.

PROPOS RECUEILLIS PAR XAVIER ALONSO (LA TRIBUNE DE GENÈVE), GABRIELA CAÑAS PITA DE LA VEGA (EL PAIS), MARC CHERKI (LE FIGARO), ANAIS GINORI (LAREPUBBLICA) ET JOELLE MESKENS (LE SOIR).

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LENA. - La Russie voudrait une coalition internationale contre Daech : quelle est votre position ?

Laurent FABIUS. - Moscou dit vouloir une coalition de bonnes volontés. Pourquoi pas ? Mais dans les bonnes volontés, comment inclure Bachar el-Assad ? Rappelez-vous l’origine du chaos syrien : une manifestation de jeunes, réprimée dans de telles conditions par Bachar que le drame s’est propagé avec des violences inouïes, l’utilisation d’armes chimiques, la volonté d’éliminer l’opposition, le développement du terrorisme… Et aujourd’hui 240 000 morts, des millions de réfugiés, un pays déchiré. Dans tout cela, Bachar porte une responsabilité écrasante. Ce n’est pas qu’une question de morale, mais aussi d’efficacité. La plupart des réfugiés ont fui le régime. Et je ne dis pas cela pour diminuer la responsabilité monstrueuse de Daech. Penser qu’on pourrait obtenir l’unité de la Syrie, le respect indispensable des diverses communautés en proposant comme solution le principal responsable de tant de malheurs, c’est une illusion. La France est volontaire pour éradiquer Daech. Mais la solution passe par un gouvernement d’union nationale.

Incluant des membres du régime Assad ?

Nous l’avons dit depuis longtemps. Pour éviter un effondrement du système comme en Irak, il faudra conserver l’armée et d’autres piliers de l’État. La négociation doit aborder ces aspects : il faut à la fois des éléments du régime et des membres de l’opposition qui refusent le terrorisme.

Le départ d’Assad reste un préalable ?

Toute discussion est vouée à l’échec si l’on dit : « Quoi qu’il arrive, le futur de la Syrie, ce sera Bachar el-Assad. » Mais si on exige, avant même que la négociation commence, qu’Assad présente ses excuses, on n’avancera pas non plus.

Comment faire face à l’afflux de réfugiés ?

Il faut à la fois mettre en place des centres d’accueil et d’identification (« hotspots ») dans les pays de première entrée, organiser un système de répartition équitable, aider les pays hors de l’Union qui sont en première ligne (Turquie, Jordanie, Liban), rechercher activement une solution politique et militaire au Levant… Ce n’est pas par les égoïsmes nationaux qu’on y arrivera. Si on n’agit pas vite, les risques d’explosion sont réels et considérables, et les conséquences seront de tous ordres.

Faut-il créer des « hotspots » en Italie et en Grèce, mais aussi en dehors de l’Europe ?

En Europe, c’est indispensable et il faut qu’ils fonctionnent effectivement. Pour les pays extérieurs, ce sera plus difficile. Certains l’acceptent, je pense au Niger. Mais on ne peut pas l’imposer. C’est une question de souveraineté.
Une police européenne des frontières ? La logique de Schengen, c’est bien cela. Des contrôles efficaces aux frontières extérieures et la libre circulation à l’intérieur, avec bien sûr une certaine harmonisation et des mesures exceptionnelles en cas d’urgence. Mais créer des garde-frontières européens, ça prend du temps. Et l’afflux brutal des réfugiés et des migrants a déséquilibré tout le système.

La France pourrait-elle rétablir des frontières ?

Dans les termes prévus par Schengen. Cela a déjà été le cas à la frontière avec l’Italie.
Angela Merkel a-t-elle commis une erreur ? Son geste fort a été perçu de façon encore plus forte. La France, avec l’Allemagne, cherche les solutions, mais il faut pouvoir tenir sur le long terme. Chacun doit prendre sa part de la situation, d’une situation qui soit maîtrisée. Un sommet européen aura lieu mercredi.

Que peut encore l’Europe ?

L’Europe a connu d’autres crises. Mais là, d’une certaine façon, c’est sa raison d’être et son fonctionnement même qui sont en cause. C’est une illusion de croire que chacun s’en sortira en rétablissant les frontières nationales. Mais il faut avoir l’honnêteté de dire qu’au-delà de la solidarité nécessaire envers les réfugiés, on ne pourra pas avoir les portes grandes ouvertes à tous les migrants économiques. Sinon, qu’est-ce qui va se passer ? Un chaos, un délitement, une extrémisation, y compris dans les esprits, et des conséquences lourdes pour l’Europe sur tous les plans. Par exemple, comment se déroulera le référendum britannique l’an prochain si la question des réfugiés n’est pas réglée ?

La France tient-elle son rôle international ?

Gardons-nous de toute arrogance, mais quand on fait le tour du monde, la diplomatie de la France est en général appréciée, voire admirée ! Voyez nos actions pour lutter contre le terrorisme au Mali, notre rôle pour chercher à trouver des solutions en Ukraine ou en Grèce, notre contribution à l’accord nucléaire avec l’Iran, nos engagements pour la paix, la sécurité, la planète ou l’Europe !

La France n’a-t-elle pas manqué de cohérence en refusant, puis en envisageant des bombardements en Syrie, au risque de renforcer Assad ?

Nous avons reçu des éléments précis selon lesquels des attentats contre la France et d’autres étaient en préparation par des éléments de Daech depuis la Syrie. Face à cette menace, nous avons pris la décision d’effectuer des vols de reconnaissance pour nous mettre en situation de frapper, si nécessaire. C’est de la légitime défense. Il n’y a pas d’incohérence : nous avons adapté notre dispositif face à une menace avérée et augmentée.

Pourrait-il y avoir une intervention au sol ?

Il n’est pas envisageable d’envoyer, seuls en plus, des soldats français au sol. D’ailleurs, aucun pays ne veut y aller. S’il existe une leçon à tirer des conflits armés récents, c’est qu’on ne gagne pas ce type de guerre avec des troupes au sol extérieures au pays. L’aviation de la coalition peut aider, doit aider, mais il faut que ce soient les populations locales et régionales qui interviennent.

Dernière modification : 23/09/2015

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