Interview de l’Ambassadeur de France au quotidien "Danas"

Journaliste : Marija Stojanović

1. Vous venez d’arriver en Serbie. Quels seront vos principaux devoirs de votre mission en Serbie ?

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Ma mission est, comme pour tout ambassadeur, de développer les relations entre mon pays et la Serbie, quantitativement et qualitativement. Nos deux peuples sont amis depuis plus de cent ans, et cela constitue une base solide. Nombreux sont les Français et les Serbes sur lesquels il est possible de s’appuyer pour mener des coopérations dans un climat de confiance mutuelle. Il me reviendra de soutenir et encourager les initiatives qui renforcent nos liens dans tous les secteurs de la société.
Voilà pour la toile de fond. Pour ce qui est des thèmes d’action plus particuliers, il y a le développement de nos relations économiques, qui ne sont pas à la hauteur de nos relations politiques, le soutien aux réformes entreprises par la Serbie dans le cadre de son intégration européenne, le développement des relations entre la jeunesse française et la jeunesse serbe, l’action à mener pour développer l’enseignement de la langue française…

2. Vous avez pris vos fonctions dans l’année du Centenaire qui commémore le début de la Première guerre mondiale. Dans quelle mesure l’amitié entre la France et la Serbie qui est née au cours de cette période est aujourd’hui oubliée ?

La commémoration du Centenaire de la Première Guerre mondiale est importante à plusieurs titres. Elle nous permet de nous souvenir de notre vieille amitié, que je ne trouve pas du tout oubliée : j’ai eu à plusieurs reprises l’occasion d’en recevoir des témoignages émouvants de la part de citoyens serbes. A Zajecar par exemple, le 19 octobre, pour l’anniversaire de la libération de la ville par les troupes franco-serbes ; à Belgrade le 11 novembre dernier et bien sûr, lors de l’émouvante cérémonie organisée au parc de Kalemegdan devant le « monument de reconnaissance à la France », avec la présence de nos deux Premiers Ministres, MM. Vucic et Valls, le 7 novembre. En outre, le message qu’a porté M. Valls, et que je mets tous les jours en oeuvre, avec mon équipe de l’ambassade, est le suivant : notre amitié ne se cantonne pas dans le passé, elle se projette dans l’avenir. Puisque l’on évoque notre ancienne fraternité d’armes, voyons par exemple ce qu’elle est devenue : la France est partenaire de la Serbie pour soutenir participation de celle-ci à des opérations de l’Union européenne. L’opération EUNAVFOR-Atalanta, en matière de protection des navires contre la piraterie, représente le modèle même d’une coopération réussie : la Serbie a déployé deux équipes successives dans cette opération, et c’est la France qui a entraîné ces équipes à Lorient et qui leur apporte un soutien logistique sur la base française de Djibouti.

3. Comment évaluez-vous les actuelles relations franco-serbes ?
J’ai la chance d’arriver à Belgrade à un moment où elles sont particulièrement dynamiques. En six mois, le président Nikolic a été reçu à Paris par le président Hollande, et nos deux Premiers ministres ont échangé des visites, à Paris puis à Belgrade.

Ces rencontres à haut niveau ont permis de donner une nouvelle impulsion à notre partenariat stratégique. Ce qui est nouveau, ce sont nos efforts conjugués pour que notre relation économique soit à la hauteur de cette amitié toujours plus forte. C’est le sens de l’importante délégation de chefs d’entreprises qui accompagnait M. Valls. Ensemble, nous pouvons faire dans ce domaine des progrès importants, notamment dans les domaines où le savoir-faire français peut répondre le mieux aux besoins serbes. Des succès concrets existent déjà et nous encouragent à poursuivre : l’importante usine de Tigar-Michelin à Pirot qui portera bientôt ses effectifs à 2700 emplois sur place, le centre de recherche technologique ultra-moderne de Schneider à Novi-Sad et qui s’appuie sur le formidable savoir-faire des ingénieurs serbes, l’implantation à venir dans la ville d’Obrenovac de l’entreprise franco-taïwanaise Streit qui devrait créer un peu plus d’un millier d’emplois...
Nous devons faire davantage, de part et d’autre, pour favoriser les échanges entre nos jeunes. Il y a en France quelques 650 étudiants serbes, mais nous devrions faire mieux. La France est l’un des pays au monde qui accueille le plus d’étudiants étrangers : 295 000 par an ! Ils choisissent la France parce qu’elle propose une offre universitaire de très grande qualité, et pratiquement gratuite. Ils viennent du monde entier, et pourquoi n’en viendrait-il pas davantage de la Serbie ?

4. Vous attendez-vous à ce que la Serbie, d’ici la fin de votre mandat à Belgrade, se trouve face à une adhésion imminente à l’UE ?

Je ne veux pas vous suivre dans une discussion concernant des dates, car c’est un débat qui détourne du vrai sujet. Le vrai sujet, ce sont les réformes à accomplir pour faire une entrée réussie dans l’Union européenne. Le chemin est tracé par les 35 chapitres que comportent les négociations d’adhésion. Cela exige un travail qui demande du temps et qui sera d’autant mieux accompli s’il est compris par l’opinion et s’il bénéficie de son soutien. La Serbie peut en tout cas compter sur le soutien constant de la France pour l’aider tout au long de ce processus.
Cela dit, je pense qu’il est important de conserver la dynamique des négociations afin de ne pas perdre de temps et de ne pas laisser s’installer ici en Serbie une fatigue de l’élargissement. C’est la raison pour laquelle mon pays, comme l’a clairement dit notre Premier ministre à Belgrade, souhaite vivement qu’un chapitre de négociations puisse être ouvert avant la fin de l’année.

5. Dans quelle mesure l’accord sur le partenariat stratégique entre la France et la Serbie, signé il y a trois ans, a-t-il été mis en œuvre ?

L’accord de partenariat couvre la totalité de notre coopération, et il fait l’objet d’une mise en œuvre continue.
Notre coopération en matière européenne en constitue un élément central et elle est très active. C’est au nom de ce partenariat que la France apporte son plein soutien, depuis de nombreuses années déjà, à l’intégration européenne de la Serbie : celui-ci s’est manifesté, en dernier lieu, lors du lancement des négociations d’adhésion ; il a été encore réaffirmé par Manuel Valls lors de sa visite ici. C’est un soutien politique, mais également technique et quotidien, à travers notamment la présence de deux experts que la France met à disposition permanente du gouvernement serbe, et aussi par de nombreuses actions de coopération technique. Nous avons soutenu et continuons à soutenir les projets de la Serbie dans beaucoup de domaines - l’environnement, l’énergie, les PPP notamment. C’est un travail qui prend de multiples formes, pas toujours très visibles à l’extérieur : par exemple la coopération entre les ministères dans le domaine de l’environnement touche à des sujets parfois très techniques, mais qui nous permettent à la Serbie de se doter progressivement de normes européennes.

6. Quelle est l’importance de la récente visite du Premier Ministre français, M. Manuel Valls, en Serbie ?

J’ai déjà en grande partie répondu à cette question. La visite de Manuel Valls est importante à la fois comme symbole et sur le fond. Comme symbole parce que c’était la première d’un chef d’Etat ou de gouvernement français depuis treize ans. Sur le fond, pour les raisons que je vous ai dites et que je pourrais résumer en reprenant la formule d’un quotidien serbe que j’ai trouvée juste : donner une nouvelle jeunesse à une vieille amitié. D’ailleurs, notre Premier Ministre a tenu à s’adresser à de jeunes Serbes réunis à l’Université de Belgrade, et il leur a porté un message de confiance et d’espoir. Il a appelé les jeunes à surmonter leurs doutes et à s’investir dans le projet européen, formidable levier de réforme, de développement économique, de progrès social, et enfin de réconciliation régionale. Oui, l’Europe permet tout cela, comme c’est le cas depuis soixante ans pour deux pays comme la France et l’Allemagne qui s’étaient livré trois guerres en l’espace de 70 ans.

7. Pendant cette visite, le Premier ministre serbe Aleksandar Vucic a déclaré que la Serbie s’attendait à accueillir un nombre plus important d’entreprises françaises sur son marché. Y a-t-il du nouveau concernant le renforcement de la coopération économique entre nos deux pays, étant donné, notamment, les informations relatives aux entreprises françaises intéressées par l’achat de l’aéroport et l’achèvement de la construction du métro de Belgrade ?

Dans un cas comme dans l’autre, un intérêt réciproque, des intentions, ont été manifestés, mais il s’agit de dossiers complexes, et pas même un mois s’est écoulé depuis la visite…

8. Comment évaluez-vous les réformes mises en oeuvre jusqu’à présent par le gouvernement serbe ? Quels seront les plus grands défis pour Belgrade l’année prochaine ?

Le gouvernement et toutes les institutions serbes sont très engagés dans le processus de réforme, qui n’est pas seulement nécessaire pour les négociations européennes mais avant tout, pour répondre aux attentes de la population et créer les conditions du progrès économique et social. Le travail de criblage [« screening »] dans les différents chapitres de négociation est une lourde tâche et la Commission européenne a exprimé sa satisfaction sur la manière dont elle est menée et son rythme, notamment en ce qui concerne les chapitres 23 et 24 qui portent sur l’état de droit et qui sont prioritaires. Il y a des domaines où la situation est moins satisfaisante et suscite des attentes, comme la réforme de la justice ou la liberté d’expression des journalistes. La crise politique au Kosovo a certes eu des incidences sur la mise en œuvre de l’accord du 19 avril 2013 mais il y a des actions que la Serbie peut et devrait néanmoins mener de son côté. Enfin, je constate que la situation économique et budgétaire n’est pas facile et que les inondations du mois de mai ont causé, en plus des drames humains, des dommages importants dont tout le pays se ressent. Tout cela crée des défis additionnels pour le gouvernement.

9. Jusqu’où est-il possible de maintenir l’équilibrage de la Serbie entre Moscou et Bruxelles ?

Comme M. Vucic l’a rappelé à plusieurs reprises, la Serbie a fait un choix, l’Europe. Ce choix a des conséquences claires : en matière de politique extérieure, comme tout pays candidat à l’adhésion, la Serbie devra à terme rejoindre le consensus européen. C’est une question de cohérence et de logique et cette question fait d’ailleurs l’objet d’un chapitre spécifique dans le processus de négociation, le chapitre 31. Pour ce qui nous concerne, nous ne demandons pas à la Serbie de tourner le dos à la Russie alors qu’elle entretient avec ce pays toutes sortes de liens. De même que nous ne demandons pas à la Serbie de s’aligner immédiatement sur l’ensemble des positions de l’Union. Mais pour l’heure, nous attendons de la Serbie qu’elle ne prenne aucune position, qu’elle n’entreprenne aucune action qui serait contraire aux positions ou aux politiques de l’Union, un ensemble qu’elle se prépare à rejoindre dans un avenir proche.

10. Question : que pensez-vous de la résolution du Parlement européen concernant la libération de Seselj ?

Je ne peux naturellement pas porter de jugement sur la décision du TPIY ni sur la résolution du Parlement européen.
Je comprends que cette libération a rouvert bien des plaies, ce qui va à l’encontre des efforts de rapprochement entrepris par les pays de la région, soutenus par l’Union européenne.
J’espère que toutes les parties impliquées sauront ne pas faire le jeu de ceux qui veulent mettre ce processus en danger. La grande majorité de la classe politique et de l’opinion publique serbes a tourné la page que M. Seselj essaie de rouvrir.

L’interview a été publiée également dans son intégralité sur le site du quotidien :
https://www.danas.rs/politika/krist...

Dernière modification : 04/07/2018

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